1946 : la départementalisation, un tournant historique pour les anciennes colonies françaises
À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les « quatre colonies » la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et La Réunion sont confrontées à une situation économique et sociale très difficile. Pauvreté, inégalités et retard de développement nourrissent une revendication forte : obtenir l’égalité avec la « métropole ».

Mouvement de grève à la Réunion
La loi de départementalisation, adoptée à l’unanimité le 14 mars 1946 puis promulguée le 19 mars, met fin à leur statut colonial. Ces territoires deviennent des départements français, administrés par des préfets et soumis au même cadre législatif que l’Hexagone.
Une mobilisation collective des élus d’outre-mer
Ce texte est le fruit d’un travail commun de plusieurs parlementaires ultramarins. Chacun porte une proposition pour son territoire : Léopold Bissol pour la Martinique, Gaston Monnerville pour la Guyane, Raymond Vergès pour La Réunion et la Guyanaise Eugénie Éboué-Tell pour la Guadeloupe.
Mais c’est Aimé Césaire, alors plus jeune député d’Outre-mer, qui parvient à fédérer ces initiatives en une proposition de loi globale.
Assimilation ou départementalisation : un débat central
Derrière ce changement de statut, un débat de fond anime les élus : faut-il parler d’assimilation ou de départementalisation ?
Dans un entretien de 1976 sur l’ORTF, le député guyanais Gaston Monnerville revenait sur cette période où il défendait l’idée d’une égalité totale avec la métropole :
« Nous avons demandé que ces quatre vieilles colonies qui en fait sur beaucoup de point étaient déjà assimilées à la métropole fussent légitimement et définitivement au point de vue législatif et politique des départements français égaux aux autres départements français »
Pour lui, il s’agit avant tout d’inscrire ces territoires dans le droit commun républicain.
© INA
Aimé Césaire fait le choix d’un nouveau modèle
Aimé Césaire, de son côté, dans un entretien sur RFO en 1988 revenait sur la loi qu’il a fait évoluer en rejetant le terme d’assimilation, qu’il jugeait « dangereux ». Le député martiniquais lui préfère le concept de « départementalisation », un terme qu’il invente lui-même :
« Réduire l’autre à soi-même, on phagocyte, on ingurgite et on digère. Je parle de départementalisation […] une mesure purement technique et administrative […] qui indique qu’on ne doit pas renoncer à être nous-mêmes. »
© INA
Pour Césaire, l’enjeu est d’obtenir l’égalité des droits tout en préservant les identités locales et en ouvrant la voie à un futur pouvoir local :
« Je préconise alors quelque chose qui donne naissance un jour a un pouvoir local. Certains amis d’ailleurs n'étaient pas contents et me disaient mais non ce qu’il nous faut c’est une assimilation pure, simple et intégrale. Mais je sentais bien les dangers »
Un vote historique, malgré des réticences et un héritage toujours débattu
La loi est finalement adoptée à l’unanimité par une Assemblée largement dominée par les communistes et les socialistes, favorables à cette réforme.
Siege du Conseil départemental
Le gouvernement, en revanche, se montre plus réservé, conscient des implications financières importantes : intégrer ces territoires implique d’importants investissements pour combler leur retard de développement. Marius Moutet, le ministre de la France d'outre-mer, se méfie des faux espoirs :
« Il est inutile d'espérer que la France intègre 900 000 personnes de plus dans la masse de celles qui bénéficient des lois sociales. Vous légiférez dans l'enthousiasme mais il est dangereux de faire des promesses qui seraient suivies de déceptions ».
Mouvement sociaux en avril 2017 à Cayenne en Guyane © AFP
La départementalisation de 1946 constitue une étape majeure dans l’histoire des outre-mer français. Elle marque à la fois la fin d’un système colonial et le début d’un long processus d’égalité, encore débattu aujourd’hui entre rattrapage structurel, reconnaissance des spécificités locales et évolution statutaire.