25 ans après, « la loi est installée » : Christiane Taubira défend l’héritage d’un texte devenu une référence mémorielle
Une loi née d’un combat parlementaire difficile
25 ans après son adoption, la loi Taubira demeure un texte fondateur dans le paysage mémoriel français. Pourtant, rien n’était gagné à l’époque, se souvient Jean-Marc Ayrault, alors président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale.
« Christiane Taubira me dit : “J’ai un projet. Je voudrais le soutient de la majorité parlementaire car je vais déposer une proposition de loi pour que la France reconnaisse que la traite et l’esclavage sont un crime contre l’humanité. Il faudrait que ça aille vite” »
L’ancien Premier ministre raconte avoir immédiatement compris la portée historique de cette initiative, portée dans un contexte des commémorations des 150 ans de l’abolition de l’esclavage et après la grande marche silencieuse du 23 mai 1998. Mais le parcours législatif fut semé d’embûches, notamment au Sénat, explique Jean-Marc Ayrault :
« Ça a été compliqué. Le Sénat avait retiré la plupart des articles. Nous voulions aller plus loin : l’enseignement, la recherche, la commémoration, le travail éducatif… »
Selon Jean-Marc Ayrault, l’objectif était avant tout de « reconnaître les faits historiques » sans « diviser les Français ».
« J’écris cette proposition de loi chez moi la nuit »
Christiane Taubira se souvient d’un texte rédigé dans l’urgence et sans certitude qu’il puisse même être débattu au Parlement. « J’écris cette proposition de loi chez moi la nuit parce que je travaille beaucoup la nuit et puis je comprends mieux les choses la nuit. », souligne l’ancienne député de Guyane.
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À l’époque, avant la réforme constitutionnelle de 2003, l’ordre du jour parlementaire dépend presque exclusivement du gouvernement. L’ancienne députée guyanaise sait alors que son texte peut être bloqué à tout moment.
Pendant plusieurs mois, elle mène un travail important auprès d’universitaires, d’auteurs, d’artistes et d'associations. Sera suivi d'un travail de conviction auprès des parlementaires : « Toutes les semaines, il y avait des réunions, des tensions, des questions très agressives parfois, posées par ignorance ou par affrontement idéologique », se souvient Christiane Taubira. Pour préparer les débats, Christiane Taubira replonge dans l’histoire de l’esclavage et de la traite négrière.
« Je voulais être irréprochable dans mes réponses, être absolument inattaquable. Mais j’étais épuisée physiquement et nerveusement d’avoir replongé dans cette histoire extrêmement violente. »
Un texte qui a transformé le travail de mémoire
Pour Jean-Marc Ayrault, l’un des acquis majeurs de la loi reste l’enseignement de cette histoire dans les écoles : « Moi, j’ai été élève du lycée Jean-Baptiste Colbert et je n’ai jamais entendu parler du Code noir. Jamais. Aujourd’hui, cette histoire est enseignée dans les écoles, collèges et lycées. »
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L’ancien chef du gouvernement souligne également la création progressive d’outils mémoriels, comme le Comité pour la mémoire de l’esclavage puis la Fondation pour la mémoire de l’esclavage qui soutient les collectivités qui souhaitent organiser des commémorations. « Chaque année, le nombre de communes qui organisent des commémorations augmente. », se félicite le président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage.
Christiane Taubira estime également que la République a avancé sur plusieurs aspects prévus par la loi. En revanche, l’ancienne garde des Sceaux reste prudente sur la question des réparations financières individuelles :
« Sur l’enseignement incontestablement, sur la recherche incontestablement, il y a eu des progrès. Les réparations financières octroyées individuellement, je n’ai jamais été sur cette ligne. Il y a des choses qui ne se réparent pas du tout. En revanche, la valorisation et l’accompagnement des cultures et des arts afro descents peuvent être une forme de réparation »
Une mémoire toujours au cœur du débat public
Hier, la veille des commémorations officielles du 21 mai, l’Assemblée nationale rendait déjà hommage à Christiane Taubira lors d’une soirée organisée par les députés ultramarins Christian Baptiste, Davy Rimane et Jean-Victor Castor. Très applaudie devant une salle comble réunissant élus, étudiants et associations, l’ancienne ministre s’est dite « profondément touchée » par l’accueil reçu.
« La loi est installée », a-t-elle affirmé, tout en rappelant les nombreuses résistances rencontrées lors des débats parlementaires de 2001. Pour Christiane Taubira, le texte conserve aujourd'hui une portée universelle :
« Le crime contre l'humanité est un absolu. Même s'il y a dix victimes, notre responsabilité est de porter à jamais la mémoire de ce crime.»
Les célébrations se poursuivent ce jeudi à l’Élysée en présence de près de 400 invités. Emmanuel Macron doit y prendre la parole aux côtés de Christiane Taubira à l’occasion de ce 25e anniversaire.
10 juin : rendez-vous sur Télé Péyi
À l’occasion des commémorations de l’abolition de l’esclavage en Guyane du 10 juin, Radio Télé Péyi proposera un magazine spécial intitulé « 25 ans de la loi Taubira ».
Les téléspectateurs pourront retrouver l’entretien accordé par Christiane Taubira au Jardin Botanique de Cayenne, devant les stèles mémorielles où figurent les noms d’esclaves déportés en Guyane. Un entretien de Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, réalisé au Sénat lors des commémorations du 10 mai 2026, sera également diffusé.
Le magazine reviendra aussi sur les temps forts de ce mois de mémoire et de commémorations. Rendez-vous le mercredi 10 juin à 20 heures sur Télé Péyi.