Le Sénat appelé à se prononcer sur l’exploitation pétrolière en Guyane
Adoptée fin 2017, la loi dite Hulot interdit l’attribution de nouveaux permis d’exploration et d’exploitation d’hydrocarbures en France, y compris dans les territoires ultramarins. Georges Patient souhaite aujourd’hui y introduire une dérogation spécifique pour la Guyane et les Outre-mer.
Dans une lettre adressée début janvier au Premier ministre, le sénateur affirme que sa démarche ne vise ni à renier les engagements climatiques de la France, ni à remettre en cause la transition écologique. Il souligne surtout une exception géographique : le pétrole est exploité sur l’ensemble du plateau des Guyanes — au Guyana, au Suriname et dans l’État brésilien de l’Amapá — sauf en Guyane française. Une proposition compensatoire pour le sénateur Georges Patient :
« La potentielle production viendrait compenser toutes les importations massives déjà réalisées par la France. La France c'est plus de 60 milliards d'importations de pétrole, donc si on arrive à faire en sorte qu'une partie de ce pétrole ne soit pas importé, ça permettra d’augmenter ses ressources et d'améliorer sa balance commerciale. Et puis surtout, dans cette période géopolitique, ça permettra d'asseoir en grande partie sa souveraineté énergétique.»

Une proposition jugée « anachronique » aux bénéfices économiques largement contestés
Pour Michel Dubouillé, conseiller municipal et communautaire à Matoury et ancien responsable du parti Guyane Écologie, cette proposition de loi est en décalage avec les enjeux actuels. « La vision de monsieur Patient sur l’exploitation offshore et la richesse qu’elle pourrait apporter à la Guyane est erronée », estime-t-il. Il met en avant les risques environnementaux, notamment liés aux forages en eau profonde, citant des incidents récents au Brésil, mais aussi les conséquences économiques négatives :
« Si du pétrole était découvert, il serait exploité par des multinationales qui repartiraient avec la ressource. Les maigres retombées fiscales seraient minimes face à la richesse captée par ces groupes. »
Exploration au large du Guyana et du Suriname
Pour Michel Dubouillé, l’argument du développement économique ne tient pas. « On n’est pas riche parce qu’on a une ressource. On est riche quand cette ressource est exploitée et valorisée localement. Là, on parle d’une logique très colonialiste. » Il estime que l’exploitation pétrolière offshore n’apporterait ni emplois durables, ni baisse du coût de l’énergie pour les Guyanais :
« Nous paierons l’essence et les produits pétroliers au même prix. Rien ne sera produit localement. La Guyane a besoin d’infrastructures, de santé, d’éducation, pas de pétrole offshore. »
Une loi loin de faire l’unanimité au Parlement
Cette proposition de loi montre que la transition énergétique patine en France et en Europe. Beaucoup pensaient que la loi Hulot était inscrite dans le marbre. Or, il y a aujourd’hui une contestation, même si elle passe par une exception pour les Outre-mer.
Spécialiste des questions énergétiques, Francis Perrin, directeur de recherche à l’IRIS, doute fortement de l’adoption du texte par l’ensemble des parlementaires. Selon lui, si le Sénat pourrait être sensible à cette initiative, l’Assemblée nationale reste un obstacle majeur :
« J’ai beaucoup de doutes sur son adoption à l’Assemblée nationale. Ce serait malgré tout un coup de canif important porté à la loi de 2017. »
Les associations environnementales pointent de graves risques écologiques
Les associations environnementales tirent également la sonnette d’alarme. Mathieu Guyomard, coordinateur de Guyane Nature Environnement, évoque un risque élevé de marée noire. « Les zones au large de la Guyane sont extrêmement compliquées. Total, Shell et plus récemment Petrobras y ont rencontré de sérieux problèmes techniques. » Il s’interroge sur la capacité du territoire à faire face à une catastrophe :
« Que fait-on en cas de marée noire ? Comment dépolluer une mangrove ? Que deviennent les trente espèces de cétacés et une filière pêche déjà fragile ? La Guyane n’est clairement pas préparée. »

Exploration au Nord du Brésil par Pétrobras
Le double jeu français sur le pétrole
La France veut arrêter la production de pétrole d’ici 2040, mais elle importe 99 % du pétrole qu’elle consomme. Dire qu’on arrête la production en France ne signifie pas qu’on en a fini avec le pétrole. Des groupes français exploite l’or noir à l’étranger, comme Total prochainement au Suriname. Francis Perrin pointe enfin un double discours de l’État français. Selon lui, aucun pays ne peut aujourd’hui s’en passer totalement :
« Le pétrole reste une énergie indispensable. Il y a donc une part d’hypocrisie dans les politiques énergétiques et climatiques chez nous. »
Entre enjeux climatiques, souveraineté énergétique et développement territorial, la proposition de Georges Patient ravive un débat profond et clivant. Reste à savoir si le Parlement sera prêt à rouvrir la porte à l’or noir en Guyane.