Éducation

Novembre 1996 : la révolte des lycéens guyanais permet la création de l’Académie de Guyane

Classes surchargées, professeurs absents, travaux promis qui ne viennent pas : fin octobre 1996, les lycéens guyanais se mettent en grève. 30 ans plus tard, leurs revendications résonnent étrangement avec celles des lycéens mobilisés en cette rentrée 2026. Retour sur un mouvement qui a donné naissance au rectorat de Guyane, avec l'une de ses figures, Keïta Stephenson.

Par La rédaction PÉYI · 01/11/2026

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En 1996, les lycéens découvrent que la plupart des décisions qui les concernent se prennent en Martinique, à 2 000 kilomètres, au siège de l'académie Antilles-Guyane. Le mouvement gagne tous les lycées, puis la rue, avec plusieurs nuits d'émeutes. Il débouchera fin novembre sur la création du rectorat de Guyane, accompagnée d'un plan de rattrapage de près de 500 millions de francs.

« C'est le désespoir qui parle ce soir »

Le 8 novembre 1996, devant la préfecture, un lycéen de 16 ans lance une phrase restée dans les mémoires : « C'est le désespoir qui parle ce soir. » Ce lycéen, c'est Keïta Stephenson. 30 ans plus tard, il se souvient : 

« On se retrouve tout jeunes, avec peu d'adultes, devant un bâtiment officiel. On nous annonce qu'il y a des gardes mobiles qui vont charger. On essaye d'obtenir un entretien avec le préfet. »

Représentés par Aline Charles, les lycéens réclament alors des réponses directes, au plus haut niveau. « On se dit : on ne demande pas la lune, on demande quelque chose qui fait partie de nos droits. On est en première, en terminale, on fait de l'éducation civique, de la philo, on nous dit que c'est un pays où les jeunes sont censés avoir droit à l'éducation. » Le sentiment d'injustice est d'autant plus fort que les problèmes ne sont pas nouveaux, rappelle Keïta Stephenson :

 « Nos grands frères les ont rencontrés avant nous. Ça fait des années que ça dure. Imaginez ce soir-là : vous êtes ados, devant une immense préfecture, et vous voyez au loin les gardes mobiles qui se mettent en position. »

Aline Charles, Keita Stephenson, Dimitri Guard face au ministre de l'Education - INA

Sans les émeutes, pas de ministres ?

Le 19 novembre 1996, deux ministres arrivent à Cayenne. L'État aurait-il fait le déplacement sans les nuits d'émeutes ? « J'en doute », répond Keïta Stephenson. « On rentre de vacances, les travaux ne sont pas faits. On se dit : on va attendre. On reprend les cours, la vie continue, et aucun ministre n'a de raison de venir. »

Archives France-Guyane

Tout bascule quand les lycéens réclament une décision éminemment politique, la création d'un rectorat, et que la situation dégénère. « À partir du moment où vous avez des pillages, où la sécurité de tout le monde est mise en jeu, les autorités vont devoir répondre. » La mobilisation dépasse alors la Guyane : la Ligue des droits de l'homme et des directions syndicales nationales interviennent dans la presse. « Ça a été un facteur déterminant dans le niveau de réponse apporté par le président de la République », estime-t-il.

François Bayrou, ministre de l’Éducation nationale, et Jean-Jacques de Peretti, ministre délégué à l’Outre-mer, se rendent alors en Guyane. Leur déplacement vise à rencontrer les élus, les enseignants, les parents et les représentants des élèves pour répondre aux revendications liées au manque de professeurs et de salles de classe.

François Bayrou, ministre de l’Éducation nationale et Jean-Jacques de Peretti, ministre délégué à l’Outre-mer - AFP

À l’issue de cette visite, le gouvernement annonce un plan de rattrapage scolaire, avec notamment la création d’un rectorat et d’une académie de plein exercice en Guyane, ainsi qu’un programme de construction de nouvelles classes et de logements pour les enseignants. 

« Pas un problème de rattrapage, mais de décollage »

Depuis 1996, les plans de rattrapage se sont succédé en Guyane. En mars 2025 encore, les syndicats de l'éducation réclamaient un plan d'urgence. Et en cette rentrée 2026, les lycéens sont de nouveau descendus dans la rue pour dénoncer des conditions d'études dégradées.

Manifestation des lycéens de Melkior-Garré en octobre 2026 - Radio Télé Péyi

Pour Keïta Stephenson, engagé depuis dans la formation et l'insertion des jeunes, la logique est à revoir : 

« On n'est pas dans un problème de rattrapage, on est dans un problème de décollage tout court. Aujourd'hui, on est enfermé dans une logique de moyens. Construire des méga-lycées, des méga-collèges, ce n'est pas forcément la bonne solution. Peut-être qu'il faut des établissements plus petits, qui offrent des façons d'enseigner plus flexibles, dans chaque zone. »

Il cite l'exemple du Maroni : « Quand vous construisez un énorme établissement moderne au milieu d'une communauté de vie, vous créez aussi des distorsions, parce qu'il faut tout construire autour. » Il rappelle qu'en 2013 déjà, une quarantaine d'enseignants, de chercheurs et de syndicalistes avaient publié l'ouvrage collectif Quelle école pour la Guyane ?, dont beaucoup de propositions n'ont toujours pas été appliquées.

Une grande collecte pour garder la mémoire

À l'occasion des 30 ans de l'académie de Guyane, les Archives territoriales de Guyane lancent une grande collecte d'archives privées consacrée aux événements de novembre et décembre 1996. Photographies, tracts, affiches, courriers, articles de presse : tous les documents originaux liés au mouvement peuvent éclairer cette page de l'histoire collective.

Anciens lycéens, parents, enseignants ou simples témoins peuvent proposer leurs documents, en don ou en prêt pour numérisation, jusqu'au 31 mars 2027.

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