Environnement

Petit-Saut : la justice impose à Triton une dérogation “espèces protégées”

Le tribunal administratif de la Guyane a donné raison, ce jeudi 5 novembre, aux associations Préservons Petit Saut et Maïouri Nature Guyane. La société Triton Guyane, qui exploite le bois immergé du lac de Petit-Saut, devra demander une autorisation spéciale à l'État pour son impact sur des espèces protégées. Faute de quoi, son activité sera suspendue.

Par La rédaction PÉYI · 06/11/2026

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Le lac de Petit-Saut est né de la mise en eau du barrage construit sur le fleuve Sinnamary, achevée en 1995. Avec près de 365 kilomètres carrés, il constitue, selon le jugement, « la plus grande masse d'eau lacustre artificielle du territoire français et de l'Union européenne ». Sa particularité : une immense forêt engloutie, dont les arbres morts émergent encore de l'eau.

C'est ce bois que la société Triton Guyane récupère. Autorisée par le préfet en juillet 2019, l'installation fonctionne pleinement depuis décembre 2025. Les troncs coupés sous l'eau servent à 91 % à alimenter trois centrales électriques en biomasse, et à 9 % à produire du bois d'œuvre.

Une faune qui s’y est adaptée

Mais ces arbres morts ne sont pas inutiles : ils servent de perchoirs, d'abris et de sites de nidification à une faune exceptionnelle. Le lac abrite quelque 350 espèces d'oiseaux, dont 9 sont protégées avec leur habitat, comme l'ara bleu, l'hoazin huppé ou le toucan toco.

Il est surtout un refuge majeur pour la loutre géante, une espèce classée « en danger », dont la population mondiale est estimée entre 5 000 et 7 500 individus. Lors de ses prospections en 2021 et 2022, l'Office français de la biodiversité (OFB) en a recensé 78 sur le lac, réparties en 18 groupes. Selon l'OFB, le lac de Petit-Saut abriterait plus de la moitié des loutres géantes de Guyane, et plus de 1 % de la population mondiale.

Les associations estiment que l'exploitation menace ces espèces : moins de poissons, dont se nourrissent exclusivement les loutres, des berges abîmées, du bruit causé par les engins, et des habitats détruits pour les oiseaux.

Des promesses de protection, mais peu de preuves

Triton Guyane a bien prévu des mesures pour limiter son impact. Pour la loutre géante, l'entreprise s'est engagée à repérer les terriers, appelés catiches, et à ne pas couper d'arbres dans un rayon de 500 mètres autour de ceux qui sont occupés. Pour les oiseaux, des zones de protection sont prévues autour des nids. Un comité scientifique suit aussi les opérations auprès de la préfecture.

Mais pour le tribunal, ces engagements restent largement théoriques. Pour la loutre, l'entreprise n'a fourni qu'un seul compte rendu de mission de surveillance, en mai 2026, sans prouver la régularité des contrôles promis. Pour les oiseaux, seuls trois relevés peu détaillés, datés de décembre 2025, ont été produits, et la dernière mission de repérage remonte à janvier 2025. Les études menées avant le lancement du projet ne mentionnent même pas la présence de la loutre géante sur le site.

Le tribunal conclut que les mesures mises en place « ne présentent pas de garanties d'effectivité suffisantes », et que le risque pour la faune est « suffisamment caractérisé », autrement dit réel et sérieux.

Ce que change la décision

En juin 2025, les associations avaient demandé au préfet d'exiger de Triton une « dérogation espèces protégées ». Il s'agit d'une autorisation spéciale, délivrée par l'État sous des conditions strictes, obligatoire dès qu'une activité risque de tuer, de déranger des espèces protégées ou de détruire leur habitat. Faute de réponse du préfet, cette demande avait été considérée comme refusée.

Le tribunal annule ce refus. Le préfet dispose désormais de deux mois pour mettre en demeure Triton Guyane, c'est-à-dire l'obliger officiellement, de déposer cette demande d'autorisation. Celle-ci devra concerner au moins la loutre géante et plusieurs espèces d'oiseaux protégées, dont l'ara bleu, l'hoazin huppé, le toucan toco ou le pic or-olive. Si l'entreprise ne la dépose pas dans le délai fixé, le préfet devra suspendre toutes ses opérations sur le lac jusqu'au dépôt du dossier. L'État devra aussi verser 1 500 euros aux associations pour leurs frais de justice.

Les associations n'obtiennent toutefois pas tout. Le tribunal refuse d'obliger Triton à demander une autorisation environnementale plus complète. Selon les juges, cela reviendrait à remettre en cause l'autorisation de 2019, devenue définitive faute d'avoir été contestée à temps.

Le jugement n'est pas forcément le dernier mot : les parties disposent de deux mois à compter de sa notification pour faire appel devant la cour administrative d'appel de Bordeaux.

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